COPIE

1er BUREAU

N° 312
Détails sur l'assassinat
commis dans la Commune de
BARAGNIE, 1erArrondt dans
la nuit du 21 au 22 Vendémiaire.
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1ère Division
A 204
C

CARCASSONNE, le 26 Vendémiaire de l'An 10 de la République



Préfet du Département de l'AUDE

au MINISTRE de l'Intérieur





Citoyen Ministre,

Un crime horrible a été commis dans ce département. Une famille entière a été égorgée pendant la nuit par une troupe de brigands armés qui ont enlevé tout l'argent qui se trouvait dans la maison.

Je m'empresse de vous faire connaître les détails contenus dans les lettres qui m'ont été adressées par le Sous-Préfet du 1er Arrondissement et par le Commissaire du Gouvernement près le Tribunal de CASTELNAUDARY.

C'est dans un moulin isolé dépendant de la Commune de BARAGNIE. que s'est passée cette scène de carnage. Dans la nuit du 21 au 22 Vendémiaire, un peu après minuit, on frappe à la porte du moulin. Le valet du meunier descend ; à peine a-t-il ouvert la porte qu'un coup de feu l'étend mort sur la place, une troupe nombreuse se répand dans la maison. Un jeune charpentier, âge d'environ 19 ans qui travaillait depuis quelques jours au moulin est éveillé par le bruit du coup de feu. Il se lève et se présente au-devant des brigands. On l'arrête, on le retient. Ils entrent dans la chambre où étaient couchés le meunier et sa femme, ils demandent de l'argent ; le meunier ouvre son armoire et leur donne tout ce qui s'y trouvait ; ils insistent pour qu'on leur indique et qu'on leur donne encore de l'argent. Le meunier soutient qu'il n'en a pas davantage ; ils le menacent et sont sur le point de l'égorger. Sa femme demande grâce et fait connaître dans un galetas l'endroit où était cachée une somme assez considérable. Les brigands s'en emparent et reviennent ensuite égorger le meunier et sa femme. Avant de se retirer de la maison, ils veulent s'assurer qu'aucun témoin ne déposera contre eux, et on coupe aussi la gorge du jeune charpentier que l'on avait retenu par des cordes. Ils le croient mort et quittent cette maison. Il respirait encore et trouva même assez de force pour couper avec son couteau la corde qui l'attachait et se traîna jusqu'au village. Il ne pouvait parler mais il sert de guide à ceux qu'il avait éveillés : il les conduit au moulin. On trouve le valet étendu mort à la porte de la maison, et dans la chambre les deux cadavres du meunier et de sa femme. Le Maire et l'Adjoint de BARAGNIE sont avertis. Ce dernier dresse procès-verbal et l'envoie à CASTELNAUDARY au Commissaire du Gouvernement. Le Commissaire et le Directeur du Jury se rendent sur le champ à BARAGNIE, avec la gendarmerie et un détachement de 40 hommes de la Garde Nationale. Le charpentier répond par des signaux aux interrogations qui lui sont faites ; il parvient à faire comprendre qu'il sait écrire et rédige une déclaration contenant les principales circonstances de cet événement. Il résulte de cette déclaration que les brigands étaient au nombre de 24 ; que la plupart d'entre eux étaient vêtus de houppelandes ou " Roups " et portaient des chapeaux ronds ; qu'ils parlaient français et non pas le patois ordinaire du païs. Trois avaient la figure barbouillée de noir. Il a donné un signalement très détaillé de celui qui commandait les autres.

Deux officiers de santé ont été appelés pour donner des secours à cet infortuné jeune homme ; ils ont déclaré qu'ils ne pouvaient le sauver : il a la jugulaire coupée et ne peut rien avaler. On soutient ses forces et on prolonge sa vie par tous les moyens possibles. On a cherché à tirer de sa déclaration et de ses réponses des lumières suffisantes pour diriger la procédure. Le 24, il vivait encore au moment où l'on m'écrivait.

La terreur qu'a imprimé tout à coup l'existence connue d'une bande de 24 brigands aussi féroce est bien propre à ralentir et à rendre plus difficile l'instruction qu'on a commencée. J'aurais voulu pouvoir, par la présence d'une Force Armée imposante, rassurer les témoins, faciliter les recherches et procurer l'exécution des mandats de justice. Mais je n'ai malheureusement que de bien faibles moyens. Dix-huit chasseurs composent toute la garnison de ce département. J'en ai fait partir douze sur le champ pour CASTELNAUDARY, d'où ils seront employés de la manière qui sera jugée la plus convenable. J'ai écrit au Général divisionnaire pour demander un détachement plus nombreux. J'aurais soin de vous rendre compte des mesures que je prendrai et des informations qui me seront transmises. Je ne négligerai rien de ce qui me sera possible pour rendre la tranquillité à cette contrée alarmée par un forfait épouvantable et pour seconder l'Autorité judiciaire qui en poursuit la juste vengeance.

La Commune de BARAGNIE est à l'extrémité de ce département et placée à peu de distance de ceux de l'ARIEGE et de la HAUTE-GARONNE. Elle est exposée, ainsi que toutes celles qui composaient les ci-devant cantons de St-MICHEL et de SALLES, à être souvent l'asile des déserteurs et des malfaiteurs des deux départements voisins. Aussi les délits sont-ils infiniment plus fréquents dans cette partie du Territoire de l'AUDE que dans toutes les autres. ILs y sont aussi plus difficiles à prévenir à raison de l'éloignement des principales autorités constituées et surtout par l'absence presque complète de toute force réprimante. L'arrondissement de CASTELNAUDARY n'a en totalité que deux brigades de gendarmerie suffisant à peine au service journalier et à la seule correspondance. Comment leur surveillance pourrait-elle s'étendre à quatre ou cinq lieues du point où elles sont stationnées ? J'avais sollicité l'établissement de deux brigades nouvelles. Pourquoi faut-il qu'une expérience aussi fatale vienne aujourd'hui démontrer l'urgente nécessité de cette augmentation de la Force Publique.

 

Salut et Respect. Signé : illisible.


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